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Borj Ben Azzouz

A Tolga, la datte

cc-1498747-1.jpg«Il y en a qui aiment les voitures, la montagne. Moi, c’est les palmiers. C’est tellement beau une palmeraie. Je viens ici tous les jours. Je m’allonge sur une couverture, je me prépare un thé et j’écoute battre la nature. Regarde comme c’est magnifique. Et les dattes, ce sont des doigts d’or.»

Pour l’heure, les palmiers de Khaled Laâdjal, producteurs à Tolga et président de l’Association des producteurs de dattes, ne sont plus en fruit. La récolte a déjà eu lieu «du 15 octobre au 15 décembre», précise le phoeniciculteur. Sous les pieds de Khaled Laâdjal, un hectare de terrain sablonneux planté de 500 palmiers cultivés selon la tradition et qui produisent la reine des dattes : Deglet Nour. Aux alentours, le paysage ressemble à une carte postale. Des palmiers à perte de vue, disposés en rangées d’où sourd un silence réconfortant.

A droite, les restes d’une vieille bastide sans volets de l’époque coloniale. Elle sert aujourd’hui de vestiaire pour les étudiants en agronomie qui viennent écouter le patron des producteurs donner des conseils et vulgariser la culture biologique. Car l’homme est aujourd’hui devenu incontournable dans la région. Il anime des conférences et des débats sur le bio à travers le pays. Pour Khaled Laâdjel, la culture de la datte biologique est un aboutissement, le couronnement de sa vie.

En 2003, alors âgé de 55 ans, il voit débarquer Youcef Khbizat, un enfant de la région, parti travailler dans l’import-export en France. Il est accompagné d’un expert allemand travaillant pour un bureau qui labellise les produits biologiques. «Il m’a proposé de répondre à un questionnaire, se souvient-il. Puis il a pris des échantillons de terre, d’eau et quelques dattes.  Trois jours plus tard, le duo est revenu me voir pour m’annoncer que mes dattes étaient cultivées selon les principes biologiques, alors que je n’ai fait que reproduire les techniques employées par mon père. Youcef m’a alors acheté toute ma production.»

Le bio rapporte

Les années suivantes, il décide de sensibiliser le reste des producteurs. A commencer par ses quatre frères, qu’il convertit au bio. «Khaled est devenu une personnalité qui compte, reconnaît un agriculteur sous le couvert de l’anonymat. Mais ici les gens lui reprochent d’avoir une double casquette : il est producteur et président de l’Association des producteurs de dattes. Il favorise le développement des terres de sa ville, mais laisse de côté celles des régions limitrophes, comme Negrine et Ferkine, toutes aussi productives et saines.»

Certification

Dans la région de Tolga, le nombre de producteurs qui s’engagent à produire bio ne cesse de croître. Si au départ, des résistances sont apparues devant la perspective de perdre plus de 15% du rendement, les producteurs ont rapidement compris qu’ils pouvaient se rattraper sur le prix de vente. Cette année, treize nouveaux producteurs devraient rejoindre la vingtaine qui ont déjà opté pour la datte certifiée biologique. Les 210 quintaux exportés en 2003 passent à 7000 quintaux en 2012 et devraient atteindre les 11 000 quintaux cette année.

Aujourd’hui sur les 4,8 millions de palmiers que compte la wilaya de Biskra, 14 800 palmiers produisent de la datte saine. Ce chiffre devrait tripler dans les deux prochaines années. «Cette agriculture doit être débarrassée de son image contraignante et exigeante, souhaite Khaled Laâdjel. Il faut que les producteurs comprennent qu’ils ont aussi un rôle à jouer dans la santé des gens. De plus, une agriculture qui n’utilise pas de pesticides protège aussi la terre.» Au Centre de recherche scientifique et technique des régions arides (CRSTA) de Biskra, on suit avec beaucoup d’intérêt le développement de la culture biologique de la datte. Le centre tente de s’appuyer sur la filière dattière pour sensibiliser les fellahs à une agriculture qui s’appuie sur le savoir-faire local. Fettouma Lakhdari, directrice du centre, est persuadée que la culture bio est l’avenir de la région et peut constituer une grande chance pour l’agriculture nationale.

Préjugés

«Dans le Plan national de développement agricole (PNDA), on a accordé un grand intérêt aux produits à avantages comparatifs qui peuvent être exportés, affirme Fettouma Lakhdari. Il y a une batterie de dispositifs de soutien à ce type d’agriculture qui a été mise en place par l’Etat.» Depuis quelques années, le centre a ouvert une station expérimentale située à une trentaine de kilomètres de la ville. Sur plusieurs hectares, des cultures dattières et maraîchères sous serre sont entreprises.

Ouvert toute l’année aux fellahs, le centre tente de les sensibiliser à une culture pesticide contrôlée. Il les pousse également vers la culture biologique. «Il faut reconnaître que nous ne recevons pas énormément de visites, admet Mohamed Kamel Bensalleh, le coordinateur de la station. Malheureusement, les agriculteurs ne cherchent pas trop à comprendre comment on peut sauver une récolte sans recourir systématiquement aux pesticides.» Très souvent sans grande qualification, les agriculteurs ne savent pas comment utiliser les biofertilisants et les biopesticides qui demandent plus de maîtrise.

L’agriculteur recourt alors aux pesticides, faute de sensibilisation, et se laisse séduire par les solutions proposées par les sociétés chimiques qui font le forcing en proposant des lots gratuits. Face à cette situation, le centre ne peut pas grand-chose. «Le fellah ne pense pas à la nature quand il doit combattre une maladie qui attaque sa récolte, déclare Kamel Bensalleh. Il est prêt à utiliser tous les produits qui lui sont offerts. Très souvent, dans une seule récolte, jusqu’à trois pesticides sont utilisés successivement.»

Valorisation

Dans sa petite exploitation de 5 ha, située près de la commune d’El Outaya, à Biskra, Mohamed cultive essentiellement de la tomate et admet volontiers son penchant pour les pesticides. Plus simples d’utilisation à la différence de la culture biologique. Lui, le fils de fellah, reconnaît que la culture biologique lui paraît trop compliquée et trop contraignante. «Dans un marché concurrentiel, l’agriculteur doit rapidement trouver des réponses à ses problèmes pour vendre sa récolte», admet l’agriculteur. Ce sont ces préjugés que Mohamed Kamel Bensalleh tente de combattre. Il anime une émission quotidienne consacrée à l’agriculture sur la station locale de Biskra.

Pendant dix minutes, il sensibilise les fellahs à une agriculture plus saine et tente de valoriser la culture biologique. «Je tente d’apporter des réponses aux préoccupations des fellahs, souligne-t-il. J’en profite pour vulgariser la culture biologique. Si j’arrive à faire comprendre aux agriculteurs que ceux qui donnent au début, sont ceux qui gagneront à la fin, je m’estimerais l’homme le plus heureux du monde.» A Zeribet El Oued, à 80 km de Biskra, les terrains agricoles de la famille Tahraoui s’étendent sur 350 ha et comptent plus de 3000 palmiers.

Au milieu de la trentaine de serres multi-chapelles qui couvrent chacune plus de 1 ha, on cultive des produits maraîchers. Ici, on ne lésine pas sur les moyens. La famille Tahraoui, l’une des plus riches de la région, tente de développer une agriculture «intégrée» en collaboration avec les différents instituts de la région. Depuis quelques mois, la famille a décidé d’introduire la tomate-cerise sur le marché algérien. L’expérience semble rencontrer pas mal de résistance de la part des consommateurs. «Avec la tomate-cerise, nous voulons développer d’autres produits et privilégier une autre forme d’agriculture qui soit moins dépendante des produits chimiques, affirme Mohamed Tahraoui. Nous privilégions le travail avec les instituts de la région pour améliorer nos récoltes.»

Cet après-midi-là, l’Institut national de la protection des végétaux (INPV) procède à un lâcher d’un couple d’insectes prédateurs capables de s’attaquer aux espèces ravageuses nuisibles aux récoltes. Djamel, ingénieur agronome marocain, travaille en Algérie depuis 2006. C’est lui qui est en charge de  tout l’aspect scientifique dans l’exploitation agricole. Pour lui, la situation actuelle de l’agriculture algérienne est comparable à celle qui prévalait au Maroc dans les années 1990, avant que le royaume chérifien ne décide de se tourner vers une agriculture plus biologique.

«Les Marocains ont été obligés de se conformer aux cahiers des charges de l’Union européenne pour pouvoir vendre leurs produits, rappelle Djamel. En Algérie, on n’en est pas encore à envisager l’exportation des produits agricoles, car la demande nationale est très forte et le marché immense. Mais l’arrivée des grands industriels dans l’agriculture va changer les mentalités.»

 

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